08. La bataille racontée par M. Bignon

HISTOIRE DE FRANCE DEPUIS LE 18 BRUMAIRE JUSQU’A LA PAIX DE TILSITT - Tome cinquième de L’Histoire de France sous Napoléon - Par M. BIGNON [1] - Paris, chez Mme Vve Charles Béchet, Libraire, Firmin Didot Frères, 1830 (Pages 478 à 489)

Le duc de Brunswick, informé le 12 de la marche d’un corps français sur Naumbourg, avait enfin senti la nécessité de sauver ce point important où se trouvaient les principaux magasins de l’armée. Il décida que, le 13, l’armée du roi marcherait dans cette direction. Ce mouvement s’opéra en effet ; le roi porta son quartier-général à Auerstaedt, et les diverses divisions prirent les positions qui leur étaient assignées ; mais cette marche eut encore la lenteur de l’imprévoyance. Le soir de ce dernier jour, l’avant-garde du général Schmettau, qui commandait l’une de ces divisions, s’arrêta, à moins de deux lieues des défilés de Koesen où elle eût pu prévenir les Français. Le maréchal Davoust, à qui ses instructions prescrivaient de s’emparer de ces défilés et de les défendre si l’ennemi voulait s’avancer sur Naumbourg, n’avait rien eu de plus pressé que de les faire occuper par deux bataillons. L’activité de ce maréchal et la négligence du général prussien eurent une influence décisive sur la journée du lendemain.

On ne remarque pas assez peut-être toute l’importance de l’inconnu dans les affaires humaines et surtout à la guerre. Personne, hors Napoléon et ses confidents nécessaires, ne savait que le 14 octobre serait consacré par une grande bataille. Ni le maréchal Möllendorf, commandant en chef des deux armées du prince de Hohenlohe et de Ruchel, ni le prince Hohenlohe lui-même, qui était presque en contact avec Napoléon, ne prévoyait la bataille pour ce jour-là. Le roi de Prusse et le duc de Brunswick, à leur quartier-général d’Auerstaedt, ne s’y attendaient pas davantage. De son côté le maréchal Davoust était loin de deviner le rôle principal que lui réservait la fortune. Enfin Napoléon, qui savait le plus, avait aussi sa part d’ignorance, car il se croyait prêt à combattre et le lendemain il crut même avoir combattu l’armée prussienne réunie, ne se doutant pas qu’un autre corps français avait soutenu seul l’effort de cinquante mille Prussiens, et que l’un de ses maréchaux aurait pu lui disputer l’honneur de la victoire, s’il n’avait lui seul le mérite de l’avoir conçue et préparée.

Dans la nuit du 13 au 14, Napoléon avait, de son bivouac, sur le plateau d’Iéna, envoyé ses derniers ordres au maréchal Davoust qui les reçut à trois heures du matin. Persuadé que toute l’armée prussienne était devant lui, sur le terrain d’Iéna, il chargeait le maréchal de se porter sur Apolda pour tomber sur les derrières de cette armée, lui laissant d’ailleurs la liberté de choisir la route qui lui conviendrait, pourvu qu’il prit part au combat. L’ordre portait en outre : « Si le prince de Ponte-Corvo est avec vous, vous pourrez marcher ensemble ; mais l’Empereur espère qu’il sera dans la position qu’il lui a indiquée à Dornbourg ».

Le prince de Ponte-Corvo venait d’arriver à Naumbourg et ses troupes bivouaquaient en arrière de la ville. D’après une reconnaissance faite la veille, le maréchal Davoust, supposant avec raison qu’il trouverait l’ennemi en force au débouché des défilés de Koesen, proposa au prince de Ponte-Corvo de suivre la même direction et de prendre ensuite le commandement des deux corps. Cette offre ne fut point acceptée et, par ce refus, le prince de Ponte-Corvo manqua une de ces occasions de gloire que le reste de sa vie ne lui présentera pas une seconde fois. Davoust est seul ; il saura suffire à l’importance du moment. Ses trois divisions commandées par les généraux Friant, Morand et Gudin, formant en tout vingt-six à vingt-sept mille hommes, parmi lesquels dix-neuf cents seulement de cavalerie, vont battre et chasser devant elles une armée, du double plus forte, que conduisent au combat le duc de Brunswick, le roi et ses frères, et qui compte dans ses rangs près de douze mille hommes de la meilleure cavalerie prussienne.

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Davout à Auerstaedt - Dick de Lonlay

A six heures du matin, la division du général Gudin était déjà formée au-delà des défilés de Koesen que les deux autres divisions s’occupaient de même à franchir. Comme à Iéna, un épais brouillard permit aux troupes d’avancer sans être aperçues. Ce ne fut qu’auprès du village d’Hassen-Hausen que les deux partis se reconnurent. Une canonnade imprévue, que le général Gautier fit diriger à l’instant sur une tête de colonne ennemie d’environ deux mille hommes, la déconcerta tellement qu’elle rétrograda confusément sur les troupes qui la suivaient. Le 25e régiment s’empara de six pièces de canon et occupa le village de Hassen-Hausen ; mais à peine y était-il entré que le général prussien Schmettau l’y attaquait avec des forces supérieures. Tout à coup le brouillars, en se dissipant, découvrit aux yeux des Français un corps de cavalerie qui avait tourné la division Gudin et manoeuvrait entre les villages de Spillberg et de Punscherau. Ce corps, composé de vingt-cinq escadrons, était commandé par le général Blucher, que le roi avait rappelé de l’armée de Ruchel pour le mettre à l’avant-garde de la sienne. Ce général chargea l’infanterie française avec beaucoup de vigueur ; mais, formée en carrés impénétrables, elle reçut, à bout portant, les charges répétées de l’ennemi, sans qu’un seul bataillon se laissât entamer. Elle lui causa même une perte assez considérable ; et quelques escadrons français qui, en sortant du défilé, s’étaient portés sur Punscherau, étant tombés à l’improviste sur la cavalerie prussienne, la jetèrent dans la plus grande confusion et la forcèrent à une fuite précipitée. Blucher, dont le cheval fut tué, eut à peine le temps de prendre celui d’un trompette et fut entraîné à plus d’une lieue du champ de bataille.

Tandis que la division du général Gudin soutenait seule une attaque à laquelle avaient pris part les trois divisions de Schmettau, de Wartensleben et du prince d’Orange, la division du général Friant s’était portée sur sa droite, avait chassé l’ennemi d’une hauteur couronnée de bois où il s’était établi et avait enlevé le village de Spillberg, débordant ainsi l’aile gauche de l’armée prussienne.

Après avoir échoué dans la tentative qui avait été faite à la droite des Français pour les couper des défilés de Koesen, un pareil effort fut tenté à leur gauche par les divisions de Schmettau et de Wartensleben. Cette attaque, conduite par le duc de Brunswick en personne, fut repoussée avec une héroïque énergie par l’infatigable division du général Gudin. Les deux divisions prussiennes furent en un instant privées de leurs généraux et même du généralissime. Le duc de Brunswick, le général Schmettau furent blessés ; Wartensleben, renversé de cheval et mis hors d’activité. Cependant, malgré cette belle défense, la division Gudin, accablée par le nombre, commençait à perdre du terrain, lorsque la division Morand, après avoir à son tour franchi le défilé, vint lui rendre l’avantage, reprendre le village de Hassen-Hausen et menacer la ligne ennemie qui se reformait en face de ce village ; mais tout-à-coup cette dernière division eut elle-même à subir une rude épreuve. Elle vit s’avancer contre elle un corps nombreux de cavalerie à la tête duquel marchait le prince Guillaume frère du roi, qui venait essayer à la gauche du corps français ce que n’avait pu opérer à sa droite le général Blücher. L’attaque fut encore plus vive ; elle ne fut pas plus heureuse. Cette belle cavalerie se brisa contre les rocs de fer que lui présentèrent les carrés français. Foudroyée, dispersée par les décharges de l’infanterie et par la mitraille, plusieurs fois elle se rallia et vint renouveler des efforts toujours sans succès jusqu’à ce qu’ayant fait d’énormes pertes et le prince Guillaume ayant lui-même été blessé, elle se retira dans le plus grand désordre et cessa de prendre une part active au combat. Délivré de ces charges de cavalerie, le général Morand se hâta de reprendre l’offensive contre l’infanterie prussienne, qu’avaient ranimée un renfort de quelques troupes fraîches et la présence d’un nouveau commandant-en-chef, le feld-maréchal Kalkreuth. Dans ce nouveau choc, le général Morand s’empara du moilin d’Emsen, le général Gudin emporta la position essentielle de Tauschwitz, tandis que le général Friant, qui avait continué de tourner l’aile gauche de l’ennemi, avait enlevé à la baïonnette le village de Poppel que défendait le prince Henri de Prusse, appartenant à la division du prince d’Orange. Dans l’attaque de ce village vivement disputé, fut tué le général de brigade de Billy, seul officier d’un grade supérieur que la France ait perdu dans les deux batailles d’Iéna et d’Auerstaedt.

Il semblait que les généraux prussiens, débordés sur leurs ailles, repoussés par le centre, eussent dû songer à la retraite. Le roi en jugea autrement. Ce prince, qui n’avait pas quitté un moment le champ de bataille, voulant à tout prix s’ouvrir un passage vers Naumbourg, porta en avant les deux divisions de réserve d’Arnim et de Kunheim qui avaient débouché par Auerstaedt, et, les appuyant de tout ce qu’il put réunir de cavalerie, les plaça derrière un petit ruisseau qui coule de Poppel à Réhausen, afin que les autres divisions vinssent se reformer derrière cette nouvelle ligne, et que toutes ensemble exécutassent un mouvement général auquel il serait difficile que les Français pussent résister. Après tant de chocs partiels, c’est comme une nouvelle bataille qui se prépare ; mais au moment où le maréchal Kalkreuth s’ébranle pour se réunir aux divisions de réserve, les Français, dont l’ardeur redouble en voyant grossir le nombre de leurs ennemis, se précipitent sur ces divisions découragées, qui, dans leur désordre, entraînent la réserve avec elles ; ils s’emparent de leur artillerie et les poussent, de position en position, jusque sur Ekartsberg où elles espèrent enfin avoir trouvé un poste inattaquable. Elles se trompent. Les Français ne croiraient pas la victoire complète s’ils les laissaient respirer un moment. Tandis que les généraux Friant et Morand marchent contre les deux ailes de la ligne prussienne, le maréchal Davoust, à la tête de la division Gudin, n’hésite pas à se diriger contre le plateau central de l’Ekartsberg. Le général Petit, avec quatre cents hommes d’élite, bravant, sans tirer un coup de fusil, le feu meurtrier des Prussiens, les aborde le premier à la baïonnette et, soutenu par la brigade du général Grandeau-Dabancourt, il enfonce, culbute tout ce qui ose résister, se rend maître d’une batterie de vingt-deux pièces de canon qu’il tourne aussitôt contre les Prussiens, et qui les écrase dans leur fuite. A la droite, à la gauche, le succès avait été le même. Le peu d’ordre que tâche de conserver l’armée vaincue disparaît entièrement lorsque, prenant la direction de Weimar, elle aperçoit devant elle des bivouacs français qui lui annoncent que cette route lui est désormais fermée. Chaque régiment, chaque bataillon cherche à trouver une issue particulière. Le roi lui-même, suivi d’un seul régiment et d’un bataillon de grenadiers des gardes, qu’il prend à Wickerstedt, ne s’échappe que par des longs détours, et arrive à Sommerda bien avant dans la nuit. La cavalerie du général Vialannes qui, malgré son petit nombre, avait rendu les plus grands services dans tout le cours de l’action, poursuivit les fuyards jusqu’à trois lieues de l’Ekartsberg. Il était cinq heures du soir lorsque le canon cessa de retentir. La journée avait été longue et les Français étaient las de vaincre.

Il avait été au pouvoir du prince de Ponte-Corvo d’abréger les fatigues et d’agrandir les avantages. Plusieurs officiers avaient été envoyés par le maréchal Davoust pour s’assurer si quelqu’une des divisions du Ier corps n’aurait pas débouché sur Combourg. Le général Dupont y était effectivement arrivé de bonne heure. Le secours de cette division seule aurait pu, dès le milieu du jour, décider le sort de la bataille et en étendre considérablement les résultats. Le prince de Ponte-Corvo, trop accessible à un sentiment peu honorable de jalousie, sans tenir compte ni des dangers du maréchal Davoust ni de ses propres devoirs, allégua le vain prétexte de l’obligation où il était de se confirmer strictement aux ordres de l’Empereur. C’était un acte de mauvais citoyen dont il fut puni en laissant une plus ample moisson de gloire à son rival. Toute la part qu’il eut aux batailles d’Auerstaedt et d’Iéna fut de recueillir quelques bataillons prussiens, égarés dans leur marche, qui, par ignorance de ce qui s’était passé ailleurs, vinrent se jeter au milieu de son corps d’armée.

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Auerstaedt - Dick de Lonlay

En rapportant avec quelque détail la bataille d’Auerstaedt, j’ai voulu payer une dette à la justice et à la vérité. Le succès du maréchal Davoust était tel que l’Empereur Napoléon eut d’abord beaucoup de peine à y croire. Aussi quelques lignes seulement de ses bulletins furent consacrées à l’affaire d’Auerstaedt. Elles disaient cependant que le maréchal Davoust « avait fait des prodiges », qu’il avait montré une grande fermeté de caractère, première qualité d’un homme de guerre. L’Empereur louait aussi la belle conduite des généraux Friant, Morand, Gudin et de leurs intrépides soldats, mais l’éloge était bien au-dessous de la réalité du service. Il est constant que les rapports du maréchal Davoust lui avaient d’abord paru exagérés. Ainsi l’erreur du premier jour avait pu paraître excusable. Le tort fut de ne l’avoir pas rectifiée par un supplément d’explications dans les bulletins suivants. Accoutumé à vouloir que toute la gloire se perdît dans la sienne, il n’eut pas le courage de reprendre, sur la part qu’il s’était faite, ce qui devait appartenir au maréchal Davoust. Cependant l’ingratitude n’était point un de ses défauts, et, à cette occasion même, nous le verrons se montrer reconnaissant, magnifique même dans sa reconnaissance.

Il était impossible qu’un triomphe aussi disputé que l’avait été celui du maréchal Davoust ne lui eût pas coûté une perte très sensible, vu l’énorme disproportion des ses forces et de celles auxquelles il avait eu affaire. Cette perte, appréciée avec exactitude, fut de sept à huit mille hommes. A l’armée de l’Empereur, il n’y en avait pas eu plus de trois ou quatre mille mis hors de combat. Quant à la perte des Prussiens, les historiens allemands ne la portent pas eux-mêmes à moins de cinquante mille hommes, tués, blessés ou pris.

Sans vouloir établir une comparaison offensante pour l’armée vaincue, nous ferons seulement une remarque fondée sur la différence inévitable qui existe entre une armée aguerrie par des combats de chaque jour et une armée déshabituée de la guerre. Ainsi à Iéna cinq carrés d’infanterie prussienne avaient été enfoncés par la cavalerie française. De pareilles charges ayant eu lieu en sens inverse à Auerstaedt, nul carré français ne fut entamé par la cavalerie prussienne. Napoléon put donc dire avec vérité que, comme notre infanterie, notre cavalerie n’avait plus d’égale. Le coup décisif de cette époque de la guerre étant porté, je me bornerai désormais à en présenter rapidement les résulats.

[1] Le baron Louis Pierre Édouard Bignon est un diplomate, homme politique et historien français né à La Mailleraye-sur-Seine (Seine-Maritime) le 3 juillet 1771 et mort à Paris le 6 janvier 1841