Note de Davout sur la Pologne - 9 octobre 1807

Les illustrations ont, bien évidemment, été ajoutées par nos soins.

Il existe en Pologne deux partis bien prononcés qui divisent toute la nation.

L’un est composé de la majorité de la grande noblesse et de ses créatures. Ce sont les hommes qui ont perdu leur pays par leurs divisions, qui, dépourvues d’un véritable sentiment de patriotisme, se sont toujours vendus sans pudeur à celle des puissances voisines qui a jugé de son intérêt de les acheter. Ces hommes légers, corrompus, entichés de leurs privilèges, amis du faste, protecteurs de la féodalité et du servage, qu’ils regardent comme la base de leur considération et de leur fortune ; ces hommes, dis-je, ne sont ni les amis de l’Empereur, ni les partisans de la France. Opposés aux Prussiens qui les éloignaient des places et avaient établi pour les paysans une sauvegarde légale, ils ont vu également avec aversion le gouvernement de la maison d’Autriche qui les a tenus dans une sorte d’abaissement. La Russie seule s’est conciliée leur affection, parce que la Russie a raffermi les institutions féodales et qu’elle leur a accordé ces prérogatives dont ils sont si jaloux.

Ces familles puissantes sont en garde contre toutes les innovations qui tendront à diminuer leur influence. La constitution de 1791 n’a point été leur ouvrage ; elle fut le produit de cette effervescence que la Révolution française avait répandue dans toute l’Europe, et si elles se mêlèrent alors d’un mouvement dont elles ne pouvaient empêcher l’essor, ce fut afin d’en régler le cours.

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Paysans polonais

L’oligarchie constitutionnelle est le rêve favori de ce petit nombre de familles patriciennes. Le secours de la France leur a été agréable tant qu’il n’a comporté aucun sacrifice et qu’il leur a été permis d’espérer qu’elles seraient délivrées de la présence de nos armées, dès que la conquête serait achevée. Elles voulaient notre assistance pour recouvrer leur influence despotique, mais jamais elles ne nous ont aimé.

Divisées entre elles-mêmes par des rivalités implacables, elles ne trouvent de centre d’union que dans la ferme volonté de tenir la petite noblesse et les paysans sous le joug.

Des intelligences dans plusieurs cours, des correspondances actives, des intrigues conduites par des femmes : tels sont les moyens employés par cette classe, sur laquelle on ne doit faire aucun fonds, et qui trahira la France à la première occasion.

L’autre parti se compose de quelques nobles de la première volée, qui sont éclairés sur les vrais intérêts de leur pays, qui veulent marcher avec leur siècle, et qui sentent que, n’ayant rien à craindre de la France, ils ont tout à espérer de son appui. La petite noblesse qui n’a rien à perdre aux changements et qui ne peut qu’y gagner de la considération et des biens, le bourgeois qui attend tout des principes français et rien de la générosité des patriciens, forment la masse de cet autre parti ; il ne manque pas d’hommes entreprenants et éclairés. On n’aurait à se méfier que de son exaltation. Cette classe est le seul instrument qui puisse servir aux desseins de la France. Elle tend à former un peuple. Ses intérêts sont d’accord avec les nôtres. C’est elle qui dans la dernière révolution s’est prononcées avec courage ; c’est elle qui a peuplé l’armée française en Italie de bons et braves soldates ; c’est chez elle que l’armée, pendant son séjour en Pologne, a trouvé des secours que les grandes maisons n’ont livrés qu’avec répugnance et ont refusés toutes les fois qu’elles ont pu le faire sans se compromettre. Aujourd’hui, l’armée polonaise n’est composée que de cette classe moyenne, qui est un vrai foyer d’énergie.

C’est entre ces deux partis que la politique de la France a à choisir ; ce choix ne peut être douteux. On a l’expérience de la mauvaise foi et de la duplicité des uns. Leur position seule indique la route qu’ils doivent suivre. Les autres, au contraire, nous ont toujours désirés, appelés, défendus. C’est en flattant l’ambition des grands que la France a toujours échoué dans les entreprises qu’elle a faites en Pologne, pour y former un peuple qui ait de l’esprit national, dont les institutions soient en harmonie avec les nôtres. Tel est l’intérêt de la France, et ce but ne sera point atteint, si un petit nombre de familles, ou plutôt une espèce de coterie, est chargée de concourir à l’exécution de ce plan.

Au moment de l’entrée de Sa Majesté en Pologne, les grands on été vivement alarmés ; ils voyaient autour de la personne de l’Empereur des généreux polonais, qui avaient suivi le sort de la France, quelques autres hommes poursuivis par les puissances copartageantes et devenus Français par inclination et par intérêt. Ces hommes pouvaient influer sur le choix que Sa Majesté avait à faire pour organiser un gouvernement provisoire. Les personnages qui, en 1794, avaient montré aux Russes et aux Prussiens le plus de courage, pouvaient être appelés aux principales fonctions, et alors c’en était fait de la prépondérance des patriciens. Le moment était décisif. Aussi dès que l’Empereur fut arrivé à Varsovie, on s’empressa de représenter comme des hommes dangereux les Ignace Potocki, les Kollontay et tous ceux qui avaient voulu, dans la dernière révolution, affranchir les paysans et sauver la Pologne par des mesures fatales à quelques individus, mais qui eussent peut-être préservé le corps politique.

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Le prince Poniatowski

En revanche, le prince Joseph Poniatowski, homme douteux, léger par caractère, conduit par des femmes qui n’aiment pas la France, porteur d’un nom odieux aux vrais Polonais, fut mis sur les rangs. On dissimula, et l’adresse avec laquelle il avait échappé aux persécutions des ennemis de sa patrie, et les récompenses qu’il avait reçues d’eux, et ce général, que beaucoup de militaires accusaient, peut-être injustement, de plusieurs trahisons, reçut le poste de confiance de ministre de la guerre.

On ne peut parler du vieux maréchal Malachowski qu’avec le respect dû à une vertu éprouvée et à un beau caractère, mais ce reste d’un homme qui joua un rôle très convenable tant qu’il fut dirigé par Kollontay, n’était plus ce qu’il fallait dans un temps de crise, où les résolutions demandaient promptitude et détermination………

…. Tels ont été les éléments combinés pour paralyser le mouvement que l’entrée de la grande armée en Pologne y avait produit. Un M. B….., ancien secrétaire du prince Jablonowski à la même époque que M. de Breza…., et qui, ayant depuis passé en France, y a fait un mariage qui lui a donné de la consistance, ne paraît pas avoir été étranger aux nominations qui furent faites à l’époque dont je viens de parler. M B….. avait été appelé de Paris ; absent depuis longtemps de sa patrie, il y avait perdu la plupart de ses connaissances ; la maison du prince Poniatowski lui fut ouverte, on l’y cajola avec adresse, et on s’en servit habilement pour faire passer des renseignements que l’on ne pouvait présenter soi-même. On peut donner comme certain que tandis qu’il était employé par les ministres de Sa Majesté pour obtenir des informations, il n’était en réalité que l’écho de la coterie qui s’en était emparé. Madame de Vauban, émigrée, fort intrigante, a tiré un bon parti de ce ressort.

Les effets de cette organisation ont été tels qu’on pouvait s’y attendre. Pendant huit mois d’administration rien n’a été constitué. Aucune mesure propre à soutenir le courage de la nation, à rallier les partis, n’a été adoptée ; des exactions sans nombre ont été commises. Les places ont été données ou a l’encan, ou par des vues d’esprit de parti ; on n’a contenté ni les Polonais dont on a refroidi l’enthousiasme par tous les moyens possibles, ni les Français qu’on a affecté de traiter comme des oppresseurs et dont on a entravé les opérations.

Ce ne sont pas les ministres de Sa Majesté qui ont pu s’apercevoir de ces effets, ils étaient entourés de personnes qui les dissimulaient et couvraient leurs sourdes menées par les protestations les plus solennelles de dévouement et d’enthousiasme. Parlant au nom de l’empereur, les ministres n’ont jamais éprouvé la plus petite contradiction, au moins apparente. Mai si l’on, consultait ceux qui ont été à portée de suivre l’exécution de ces mêmes ordres, qui ont dû répondre à toutes les chicanes, aux petites difficultés adroitement créées pour mettre des arrêts dans les rouages, ceux-là diront que jamais il n’a existé de bonne foi dans le gouvernement que Sa Majesté avait créé, que ses volontés ont été paralysées dans leur exécution, autant qu’on a pu le faire sans éclat ; que des vues bienfaisantes sur l’abolition du servage ont été déniées, que tout a été mis en usage pour dégoûter les donataires des biens distribués par Sa Majesté et pour faire considérer cette mesure comme odieuse à tous les Polonais.

L’influence de ce système est bien loin d’être affaiblie par l’intervention du roi de Saxe dans le gouvernement du pays.

Confirmé dans son ministère et ayant accès dans le conseil des ministres, le prince Joseph Poniatowski devient maître de l’armée. Il profitera de son influence pour placer ses créatures dans tous les postes importants. Ce ne sera plus une force nationale, mais les soldats d’un parti, et, j’ose le répéter, ce parti n’est pas celui de la France.

M. de Breza, dans sa place de ministre secrétaire d’Etat, servira la faction des R…., dont il est l’ouvrage, et éloignera avec autant de soin les Polonais prononcés pour la France, que le prince Joseph écartera les anciens militaires des légions.

Le reste du conseil des ministres est d’une composition si pitoyable qu’il est difficile d’en parler autrement qu’en déplorant l’esprit qui a dirigé de pareils choix…..

… La vocation de ce conseil est d’être mené par le prince Poniatowski et M. de Breza….

Tout se fait par de petites menées. On assure que les gîtes où le roi de Saxe s’arrêtera en venant ici sont déterminés de manière qu’il doit être reçu dans un château de M. R… ; ce Polonais vendu à la Russie, qui a fui à notre approche. On veut lui ménager par là une occasion de rentrer en grâce, et c’est M. de Breza qui est l’auteur de ce projet.

On assure que lorsque la commission du gouvernement s’est rendue à Dresde, M. B….a reçu d’elle six mille ducats, qu’il a été chargé de distribuer dans les bureaux de M. le prince de Bénévent. Il est rare que des sommes destinées à ces emplois obscurs aillent à leur adresse ; mais peut-être le fait n’est-il pas vrai.

En résumé, les choses sont organisées de manière à donner à nos ennemis une prépondérance marquée dans ce pays, à le laisser dans un état complet d’anarchie, à dégoûter tous nos amis. Le gouvernement n’y sera point national, comme l’Empereur doit le désirer ; il ne fera point de tentative pour créer une nation qui oppose une barrière aux Russes, et il est évident que si nous avions une nouvelle guerre et que les troupes françaises fussent éloignées du duché de Varsovie, ce territoire serait livré à l’ennemi sans coup férir par les chefs mêmes du gouvernement.