Gonneville

"Souvenirs militaires du colonel de Gonneville", publiés par la comtesse Mirabeau, sa fille, et précédés d’une étude par le général baron Ambert - Paris, Didier et Cie, 1875

Raconté par le colonel de Gonneville

« La nouvelle de la paix suivit immédiatement l’ordre dont je viens de parler, et il y eut aussitôt suspension d’armes entre les Russes et nous. Un incident qui survint donna occasion aux ennemis du maréchal Davoust de l’accuser, près du nouveau gouvernement, d’une chose qui, vue avec une impartiale justice, aurait dû lui attirer plutôt des éloges qu’un blâme. Voici le fait : l’armistice une fois conclu, les Russes affichèrent la prétention de s’établir sur les glacis de la place jusqu’à ce qu’elle leur fût livrée ; mais le maréchal leur répondit qu’il entendait conserver intacte sa ligne de défense et que, s’ils ne se conformaient pas à cette résolution, la place ferait feu sur eux. C‘était, de la part du général qui les commandait, une simple question d’amour-propre et, pour en obtenir la satisfaction, il crut que, en s’avançant avec des drapeaux blancs, le maréchal n’oserait pas effectuer sa menace. En conséquence, par une belle matinée, une ligne de drapeaux blancs, suivie de troupes en bataille, s’avança pour prendre la position demandée. Une volée de boulets, tirée à longue portée, avertit les Russes qu’il ne fallait pas approcher plus près, et ils se le tinrent pour dit ; mais le général Benigsen ne manqua pas d’écrire à Paris que le maréchal Davoust avait tiré sur le drapeau de la France, ce dont on lui fit un grand crime. Et ceci se passait cependant plusieurs jours après que ce drapeau, arboré sur les remparts de Hambourg, y avait été salué par cent vingt et un coups de canon !

On reprocha encore au maréchal de s’être emparé des fonds déposés à la banque de Hambourg : le fait était vrai ; mais cette prétendue spoliation n’avait eu lieu que pour fournir le moyen de payer la solde de l’armée et subvenir aux dépenses nécessitées par la position où nous nous trouvions, séparés de la France, et n’ayant avec elle aucune communication possible. D’ailleurs cette opération se fit, de la manière la plus légale, par une commission composée des employés supérieurs de ladite banque, de notables commerçants de la ville, et de généraux et administrateurs appartenant à l’armée. Les valeurs saisies furent inventoriées et estimées ; l’emploi en fut religieusement justifié, et nonobstant les preuves matérielles de la loyauté la plus complète, le gouvernement ne fit rien pour démentir les calomnies qu’il avait accueillies avec une sorte d’empressement haineux. Par cette conduite injuste et maladroite, la Restauration s’aliéna un homme considérable, ayant une grande influence sur l’armée, et qui, indépendamment de ses opinions, de ses affections, l’aurait servie fidèlement parce que c’était un honnête homme.

Quelques jours plus tard, nous vîmes arriver le général Gérard, nommé pour remplacer le maréchal Davoust dans son commandement et ramener l’armée en France. C’était une insulte gratuite envers celui auquel on devait d’avoir conservé, au milieu du désastre général, vingt mille hommes bien organisés et une artillerie nombreuse ».