Une visite de la comtesse Potocka

La comtesse Potocka avait rencontré le prince et la princesse d’Eckmühl à Varsovie. Dans ses mémoires, elle raconte la visite qu’elle leur rendit à Savigny-sur-Orge pendant l’été 1810.

Tous les matins on me remettait un bouquet de violettes accompagné du programme de ma journée. Tantôt c’était quelque chose de curieux qu’il fallait voir, tantôt une visite indispensable qu’il ne convenait pas de négliger. C’est ainsi que j’allai chez la maréchale Davout, qui m’avait comblée de prévenances pendant son séjour à Varsovie, du temps où son mari commandait en Pologne.

Comme elle passait les étés à Savigny, c’est là qu’il fallut aller la chercher. J’envoyai à son hôtel en ville pour savoir quelle serait l’heure la plus convenable pour faire ma visite, on me répondit que ce serait dans la matinée. Je me rendis donc à Savigny par un soleil brûlant, mal garantie par un très petit chapeau orné de violettes, et très gênée dans mes brodequins lilas parfaitement assortis à une robe montante en gros de Naples de même couleur ; Madame Germont, oracle de la mode, avait elle-même combiné toute ma toilette. Cette élégance naturelle me semblait passablement intempestive.

Quoi qu’il en soit, je me promettais une visite agréable. L’hôtel de la maréchale, à Paris, m’avait donné une grande idée de son goût et de son opulence, et je pensais la trouver luxueusement établie à Savigny. J’arrivai vers trois heures. Le château, entouré d’un fossé et d’un mur, avait pour entrée une porte hermétiquement fermée. L’herbe croissait dans les fossés ; on eût dit une habitation abandonnée depuis maintes années. Mon laquais, ayant enfin trouvé le cordon de la sonnette, une petite fille assez mal vêtue vint, au bout de quelques minutes, demander ce qu’on désirait.

- Madame la maréchale est-elle à la maison ?

- Oh ! pardonnez moi, qu’ils y sont, et M. le maréchal aussi, répondit la fillette.

Et vite elle courut appeler un des hommes du château, qui se mit à la suivre sans se presser et tout en ajustant sa livrée.

Je me fis annoncer, et, blottie dans la voiture, j’attendis encore assez longtemps, ne sachant trop si je devais insister ou simplement laisser une carte. Au bout d’un petit quart d’heure, un valet de chambre se présenta enfin à la portière du carrosse et me fit entrer dans une vaste cour ; il s’excusa des lenteurs du service, m’avouant sans façon qu’à l’instant où j’étais arrivée, les gens travaillaient au jardin, et que lui-même était occupé à nettoyer le verger.

On me fit traverser plusieurs salons complètement démeublés ; la pièce où l’on m’introduisit n’était guère plus ornée que les précédentes, mais au moins il y avait un canapé et des chaises ! La maréchale ne tarda pas à apparaître. Je m’aperçus aisément qu’elle avait fait toilette pour moi, car elle attachait encore quelques épingles à son corsage. Après quelques minutes d’une conversation languissante, elle sonna pour faire prévenir son mari. Puis nous reprîmes notre entretien pénible. Ce n’est pas que madame Davout manquât d’usage ou fût dépourvue de cette sorte d’esprit qui facilite les rapports entre deux personnes du même monde, mais il y avait en elle une certaine roideur qui pouvait être prise pour de la morgue. Elle ne perdait jamais de vue le maréchalat ; jamais un sourire gracieux ne venait animer les traits de sa beauté sévère. C’était toujours la Junon d’Homère, ou mieux : la femme forte qui ne devait rire qu’au dernier jour.

Le maréchal arriva enfin dans un état de transpiration qui attestait son empressement ; il s’assit tout essoufflé, et, tenant son mouchoir de poche pour s’essuyer le front, il eut besoin de le mouiller de salive afin d’enlever plus sûrement la poussière dont sa figure était couverte. Cet abandon un peu soldatesque cadrait mal avec les manières empesées de son épouse ; elle en fut visiblement contrariée. Me trouvant de trop dans cette scène muette, je me levai et voulus prendre congé, mais on me pria de rester à déjeuner.

En attendant que le repas fût servi, nous fîmes une promenade dans le parc... Il n’y avait aucun chemin tracé, les gazons étaient de hautes herbes toutes prêtes à devenir des meules de foin, les arbres coupés pendant la Révolution repoussaient en manière de broussailles ; je laissais à chaque buisson des fragments de mes volants, et mes brodequins lilas avaient pris une teinte verdâtre. Le maréchal nous encourageait de la voix et du geste, nous promettant une surprise charmante !... Quel ne fut pas mon désappointement lorsque, au détour d’un massif de chênes adolescents, nous nous trouvâmes en face de trois petites huttes en osier ! Le duc mit un genou en terre et s’écria :

- Ah ! les voilà... les voilà !...

Puis, modulant sa voix :
- Pi... pi... pi... Aussitôt une nuée de perdreaux se mirent à voltiger autour de la tête du maréchal.

- Ne laissez sortir les autres qu’au moment où les plus jeunes seront rentrés, et donnez du pain à ces dames... Elles vont s’amuser comme des reines, dit-il à un rustre qui remplissait les fonctions de garde-chasse.

Et nous voilà, par un soleil brûlant, donnant la becquée aux perdreaux ! La duchesse vida, avec un calme et une dignité imperturbables, le panier qu’on lui avait présenté. Quant à moi, je faillis me trouver mal, et, n’y tenant plus, je fis observer que le ciel se couvrait et que nous étions menacés d’un orage.

En rentrant au château, j’aperçus des maçons occupés à badigeonner une des tourelles qui, jusque là, avait échappé au sacrilège d’une restauration et avait encore cette patine que le temps seul peut donner. Je ne pus me défendre de manifester une sorte de critique. La maréchale me comprit ; je crus même deviner à son regard et à son sourire dédaigneux qu’il y avait eu discussion au sujet de la tourelle. Le mari ne me cacha pas que mes observations n’étaient pas de son goût. Il se prononça même très énergiquement contre la manie des vieilles murailles. Le déjeuner fini, je m’esquivai en toute hâte, jurant, mais un peu tard, qu’on ne m’y prendrait plus.

Chemin faisant, je réfléchis sur tout ce que je venais de voir et décidai à part moi que le beau pays de France offrait de singuliers contrastes ; que les grands seigneurs d’autrefois étaient ridiculement ignorants, et que les héros du jour, après avoir payé leurs richesses de leur sang, en jouissaient de bien mesquine façon.

Mémoires de la comtesse Potocka (1794-1820) publiés par Casimir Stryienski - 11ème édition - Paris, Plon, 1911